Immortelle randonnée. Compostelle malgré moi. Jean-Christophe RUFIN

Les souvenirs de voyage

L’auteur narrateur raconte son Chemin de Compostelle. A l’approche de Bilbao, il décide de faire un entorse au Chemin, et de prendre le bus sur quelques kilomètres, pour épargner ses pieds endoloris. Dans le bus, il rencontre deux soeurs, qui en sont à leur quatrième Chemin. Quand elles descendent du bus, il trouve leur petit guide oublié sur la banquette. 

« Pour certains, dont je fais partie, le passé est effacé aussitôt. J’arrachais chaque jour une page de mon guide, correspondant au trajet parcouru. Pour ceux qui pratiquent l’oubli systématique, le voyage est un perpétuel déséquilibre; ils sont tendus vers le lendemain et fuient le passé. Je n’ai pris aucune note pendant mon voyage et j’étais même agacé de voir certains pèlerins, aux étapes, distraire de précieux instants de contemplation pour griffonner sur des carnets. Il me semble que le passé doit être laissé à la discrétion d’un organe capricieux mais fascinant qui lui est spécialement dédié et que l’on nomme la mémoire. Elle trie, rejette ou préserve selon le degré d’importance dont elle affecte les événements. Ce choix n’a que peu à voir avec le jugement que l’on porte sur l’instant. Ainsi des scènes que vous ont paru extraordinaires, précieuses, disparaissent sans laisser de trace tandis que d’humbles moments, vécus sans y penser, parce qu’ils sont chargés d’affects, survivent et renaissent un jour.

Pour d’autres personnes au contraire, et mes deux soeurs étaient de celles-là, le temps révolu est aussi précieux que l’avenir. Entre les deux, il y a eu le présent, intense, éphémère, dense, et pour en tirer bénéfice, il faut couvrir le guide d’annotations. Tel était le petit livre qu’elles avaient égaré et dont elles devaient amèrement regretter la perte. Je décidait d’emporter avec moi ce document rare qui m’introduisait dans l’intimité d’un autre Chemin. »